De la parole au parchemin La lecture dans les traditions orales et écrites en Afrique et ailleurs.

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque entière qui brûle. »
Amadou Hampâté Bâ

Le feu crépite doucement. La nuit est tombée sur le village, enveloppant les silhouettes dans une obscurité percée d’étoiles. Les enfants, assis en cercle, les yeux grands ouverts, écoutent sans respirer. Un vieil homme s’avance, sa voix rugueuse fend le silence. Il ne lit pas. Il dit. Il incarne. Il transmet. Ce n’est pas un livre qu’il tient entre les mains, mais une mémoire vivante, tissée de récits, de chants, de gestes. Il est griot. Il est bibliothèque. Il est passé et futur mêlés dans une même parole. Voilà le premier théâtre de la lecture en Afrique : non pas un texte figé, mais une parole en mouvement, un art de l’écoute autant que de la voix.

Avant que l’écriture ne grave les mots sur la pierre, le cuir ou le papier, la lecture était une affaire d’oreilles et de mémoire. L’Afrique, berceau de l’humanité, est aussi l’un des berceaux de cette lecture vivante, performée, collective. Pourtant, cette tradition orale n’est pas figée dans un passé lointain. Elle dialogue sans cesse avec l’écrit, l’inspire, s’y oppose parfois, le prolonge souvent. Dans cet article, nous vous proposons un voyage à travers les continents mais principalement l’Afrique, pour redonner à la lecture ses multiples visages : ceux des griots mandingues, des scribes de l’Égypte ancienne, des créateurs de l’alphabet Adlam, ou des conteurs numériques d’aujourd’hui. Un récit où l’oralité et l’écriture ne s’excluent pas, mais s’enrichissent.

L’oralité comme matrice universelle

‘‘Au commencement était la parole…’’. Le monde a donc commencé par une voix. Dans les sociétés africaines traditionnelles, cette voix est celle des anciens, des griots, des conteurs. Ces figures incarnent la mémoire d’un peuple, gardiens des généalogies, des légendes, des enseignements. Leur rôle n’est pas seulement de narrer, mais de transmettre avec art, en modulant la parole selon les circonstances, les auditoires, les émotions. Dans l’empire du Mali médiéval, l’épopée de Soundiata, transmise de bouche en bouche pendant des siècles, est un exemple emblématique de cette mémoire performée. Chaque récitation est unique, chaque griot y met sa marque, sa musicalité, son interprétation.

« Ce ne sont pas les mots qui manquent, ce sont les silences qui blessent. »
Tchicaya U Tam’si

La lecture ici ne se fait pas des yeux, mais des oreilles. Elle est collective, rythmée, souvent accompagnée de musique, de danse, de participation du public. C’est une lecture qui s’écoute, qui se ressent. Le récit est vivant, incarné. Ce modèle de transmission n’est pas propre à l’Afrique. Chez les Aborigènes d’Australie, les « songlines » tissent des récits du territoire à travers le chant. En Amérique, les conteurs autochtones transmettaient l’histoire des tribus autour du feu. En Europe médiévale, les bardes gallois et irlandais récitaient des épopées à la cour des rois.

Partout dans le monde, l’oralité précède l’écrit, et la lecture, avant d’être un acte solitaire, fut d’abord une expérience communautaire, sonore, incarnée. En Afrique, cette oralité reste vivante. Elle irrigue les sermons religieux, les discours politiques, les chansons populaires, les joutes verbales. Elle est la source profonde d’une autre manière de lire le monde.

De l’oral à l’écrit : premières écritures en Afrique

Si l’oralité a longtemps été la colonne vertébrale de la mémoire africaine, elle n’a jamais exclu l’écrit. Bien au contraire, certaines des plus anciennes traces d’écriture de l’humanité proviennent du continent africain. L’Égypte ancienne, dès le IVe millénaire avant notre ère, développe les hiéroglyphes : un système complexe de signes gravés dans la pierre ou tracés sur des papyrus. Ces textes religieux, administratifs ou littéraires constituent une forme de lecture différée, destinée aux dieux autant qu’aux hommes, figée mais porteuse d’éternité. Les hiéroglyphes égyptiens ont gravé dans la pierre les mystères de l’au-delà, les lois divines, les exploits des rois. Ces signes, à la fois images et mots, sont pensés pour durer l’éternité. Ils révèlent une conviction partagée : écrire, c’est convoquer l’invisible, fixer l’invisible.

Mais au-delà des rives du Nil, d’autres traditions scripturales voient le jour. En Afrique de l’Ouest et centrale, le système nsibidi apparu avant le XVIᵉ siècle chez les Ekoi et les Ibibio du Nigeria utilise des idéogrammes pour consigner des messages codés. Bien que partiellement réservé à des sociétés secrètes, le nsibidi témoigne d’une appropriation locale de l’écrit, à des fins juridiques, rituelles et sociales. Loin d’être un simple outil de transcription, il s’intègre dans une vision symbolique du monde. L’écriture, en Afrique, ne s’est pas imposée en brisant la parole ; elle a prolongé le souffle, preuve que le mot écrit peut être sacré, secret, magique.

Et puis il y a Tombouctou. Mille fois pillée, mille fois ressuscitée. Cette cité des sables a vu naître des milliers de manuscrits : en arabe, en peul, en songhaï. Des traités de médecine côtoient des poèmes soufis, des traités juridiques, des lettres commerciales. L’écriture ici n’est pas une rupture avec l’oralité, mais une complice.

 

« Les mots écrits prolongent la parole. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont silencieux qu’ils sont moins puissants. »
Mongo Beti

Les manuscrits de Tombouctou, au Mali, offrent un exemple saisissant d’une culture de l’écrit florissante. Rédigés à partir du XIIIᵉ siècle en arabe ou en ajami (alphabet arabe adapté aux langues africaines), ces documents couvrent des domaines aussi variés que la théologie, l’astronomie, la médecine, le droit, la poésie. La ville devient un centre intellectuel majeur, où la lecture est à la fois savante et spirituelle. Cette tradition manuscrite, bien que moins connue que celle des bibliothèques occidentales, constitue un trésor africain d’une richesse inestimable.

Il est essentiel de souligner que dans ces sociétés, l’écrit ne remplace pas l’oralité. Il s’y ajoute. Il la complète. Il en prolonge les résonances. La lecture se dédouble : d’un côté, la parole vive du griot ; de l’autre, le silence méditatif du lettré. Ensemble, elles tissent une trame complexe où la mémoire s’enracine à la fois dans la chair et dans l’encre.

Alphabets africains, libérer le mot pour libérer l’esprit

Contrairement à une idée reçue, l’Afrique ne s’est pas contentée d’hériter de systèmes d’écriture venus d’ailleurs. Elle en a aussi créé, adaptés à ses propres langues et besoins. L’un des exemples les plus emblématiques est l’alphabet N’ko, inventé en 1949 par Solomana Kanté, un intellectuel guinéen. Constatant que les langues mandingues étaient marginalisées par les systèmes d’écriture occidentaux ou arabes, il élabore une graphie adaptée aux sonorités du malinké, du bambara, et du dioula. Le N’ko devient rapidement un outil d’émancipation culturelle, porté par des cercles d’enseignants, de poètes, de traducteurs du Coran et même de scientifiques.

Autre innovation marquante : l’alphabet Adlam, conçu en 1989 par deux frères originaires de Guinée, Ibrahima et Abdoulaye Barry. Leur objectif : doter la langue peule (ou fulfulde) d’une écriture propre, qui reflète sa richesse phonétique et facilite son apprentissage. L’Adlam connaît aujourd’hui un essor remarquable, soutenu par des diasporas actives, des applications numériques et une reconnaissance par Unicode. Cette graphie, élégante et fonctionnelle, devient ainsi un vecteur de fierté et d’unité linguistique.

L’Afrique de l’Ouest connaît également le développement de l’ajami : l’utilisation de l’alphabet arabe pour transcrire des langues locales telles que le haoussa, le peul ou le wolof. Cette pratique, attestée depuis des siècles, accompagne la diffusion de l’islam et permet l’émergence de corpus littéraires originaux, à la croisée des traditions africaines et arabo-musulmanes.

Ces alphabets modernes ne sont pas de simples artefacts identitaires. Ils sont des instruments de lecture et d’écriture, conçus pour répondre à des besoins réels : éducation, spiritualité, mémoire. Leur existence remet en cause l’idée d’un continent muet ou analphabète. Elle révèle une inventivité linguistique et graphique qui s’inscrit dans la continuité d’une lecture plurielle, enracinée dans l’histoire mais tournée vers l’avenir.

Lecture de l’oralité

L’idée que seuls les livres gardent trace du passé a longtemps dominé les sciences historiques. C’était oublier que la parole, bien transmise, peut être aussi fiable qu’un manuscrit. Au milieu du XXᵉ siècle, un anthropologue belge, Jan Vansina, bouleverse la recherche africaniste. Jusqu’alors, les traditions orales étaient perçues comme des récits folkloriques, mais guère comme des sources crédibles pour écrire l’histoire. Vansina, lui, affirme le contraire : la parole des griots, quand elle est recueillie avec rigueur, peut devenir archives. Il met au point des protocoles d’enquête, de recoupement, d’analyse critique qui confèrent à la mémoire orale une valeur documentaire comparable aux chroniques écrites.

Sa démarche n’est pas seulement technique ; elle est éthique. Elle restitue aux sociétés sans écriture la pleine légitimité de leur passé. Les historiens, les linguistes, les archéologues emboîtent le pas. Dans les années 1970, Lilyan Kesteloot sillonne le Sahel pour enregistrer les épopées mandingues. Y. T. Cissé organise des colloques où les griots témoignent aux côtés des chercheurs. Des bibliothèques sonores voient le jour, mêlant bandes magnétiques, transcriptions, traductions, commentaires.

« Le mot, c’est l’arbre. Mais la parole, c’est la forêt. »
proverbe malinké

Cette co-construction scientifique redéfinit la lecture : lire, c’est désormais interroger un témoin vivant, comparer des lignées de récits, décrypter des métaphores, repérer des invariants. Le texte devient polyphonique, en perpétuelle évolution. L’oralité, loin d’être figée, se révèle un palimpseste mouvant où chaque performeur laisse sa trace. Dans les années 1990, les premiers logiciels de traitement de corpus oraux permettent de visualiser les variantes d’une même épopée, offrant un nouvel horizon à la critique textuelle.

Au carrefour des médiums modernes

Le monde numérique n’a pas enterré la parole ancienne ; il l’a démultipliée. Sur YouTube, des chaînes documentent les contes ewe du Togo, les devinettes akan du Ghana, les récits san d’Afrique australe. Des podcasts comme « African Storybook » proposent des versions audio en langues locales, accompagnées de sous-titres interactifs. Les enfants lisent avec les oreilles, les yeux et les doigts, faisant défiler des illustrations animées sur tablette.

La bande dessinée, elle, offre une passerelle visuelle. L’épopée de Soundiata a été adaptée par le dessinateur Sénégalais Djibril Morissette-Phan, mêlant cases dynamiques et bulles traduites en bambara, en français et en anglais. Les joueuses et joueurs de jeux vidéo croisent, dans Age of Empires II : Definitive Edition, la campagne de Soundiata et apprennent en combattant comment l’empire du Mali fit fortune grâce à l’or et au sel.

Dans les bibliothèques virtuelles, les manuscrits de Tombouctou numérisés côtoient des réécritures contemporaines en N’ko ou en Adlam. Pour la première fois, un élève de Bamako peut comparer sur son smartphone une version ajami du XVᵉ siècle et une traduction française moderne. La lecture devient augmentation, navigation entre strates d’histoire et de langues.

 

Transmission et politiques: les mots comme enjeu d’avenir

La transmission des mots et donc du pouvoir qu’ils portent reste aujourd’hui un enjeu central. Dans de nombreux pays africains, la langue d’enseignement reste une langue coloniale, souvent mal maîtrisée par les élèves. Le résultat : des générations coupées de leur langue maternelle, et donc de leurs repères symboliques.

Des initiatives émergent cependant. Au Sénégal, en Éthiopie, des programmes bilingues testent l’enseignement en langues locales dès la maternelle. Le Burkina Faso a créé des manuels en mooré et en dioula. Le Rwanda, lui, a choisi le kinyarwanda comme langue d’instruction au primaire.

Mais l’enjeu ne se limite pas à l’école. Il s’agit aussi de revaloriser les conteurs, les traducteurs, les passeurs de parole, d’archiver les récits locaux, d’inventer des ponts entre oralité et numérique. Le pouvoir des mots africains ne doit plus se diluer ; il doit irriguer l’avenir.

 

La mémoire en mouvement

 

« Le monde se construit par la parole. Là où les mots se taisent, les murs s’élèvent. »
Sony Labou Tansi

De la cendre chaude où résonne la voix du griot jusqu’aux écrans lumineux où s’affichent des caractères N’ko ou Adlam, la lecture en Afrique a connu mille métamorphoses. Elle n’est pas linéaire, elle est en spirale : elle revient, se renouvelle, s’augmente. Loin d’opposer oralité et écriture, le continent africain a su inventer des passerelles, des hybridations fécondes, des formes uniques d’intelligence narrative. Ce qui se lit en Afrique ne se limite pas à ce qui est écrit. Cela inclut ce qui est dit, ce qui est chanté, ce qui est rêvé.

À l’heure où les sociétés numériques mondialisées redécouvrent les vertus du podcast, du storytelling, de la parole incarnée, l’Afrique offre un modèle précieux : celui d’une lecture élargie, multisensorielle, ancrée dans la communauté. Reconnaître et valoriser cette richesse, c’est dépasser les préjugés sur l’analphabétisme, c’est comprendre que la lecture ne se mesure pas seulement en lignes parcourues du regard, mais aussi en silences écoutés, en récits transmis, en gestes répétés.

L’avenir de la lecture en Afrique passera sans doute par la numérisation, l’intégration des alphabets locaux aux standards internationaux, l’enseignement bilingue dès le plus jeune âge. Mais il passera surtout par la conscience de ce patrimoine vivant, cette « parole-monde » qui relie les générations et les peuples. De la parole au parchemin, et du parchemin au pixel, l’histoire continue de s’écrire. Et de se lire.

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