Lire à l’ère des écrans – Résister ou s’adapter ?

Le café fume encore. Sur la table, un roman ouvert à la page 212. Mais à côté, l’écran du téléphone s’illumine. Un message, une notification, un article recommandé. En quelques secondes, l’attention glisse. La lecture attendra. Peut-être. Peut-être pas.

Lire, autrefois, était un acte presque rituel. Le livre se feuilletait comme on entre en soi. Il fallait du silence, du temps, de la patience. On se laissait emporter, ligne après ligne, dans l’univers d’un auteur, sans autre distraction que la page suivante. Mais ce monde semble s’éloigner, remplacé par une lecture éclatée, rapide, hyperconnectée. Aujourd’hui, lire, c’est souvent lire entre deux emails, entre deux trajets, entre deux alertes.

Faut-il le déplorer ? Certains plaident pour la résistance. Défendre le papier comme on défendrait une forteresse assiégée. Revaloriser la lenteur, le temps long, l’attention pleine et entière. Car lire un livre, vraiment, exige plus que des yeux. Cela mobilise l’imaginaire, la mémoire, la réflexion, tout ce que les écrans, par leur vitesse et leur lumière, viennent parfois disperser. Face à la surinformation, la lecture profonde devient un geste de résistance presque politique.

Et pourtant, ignorer les écrans, ce serait aussi fermer les yeux sur une réalité. Les habitudes ont changé. Le support aussi. Les textes vivent désormais sur liseuses, sur smartphones, dans des formats courts ou audio. Ce n’est pas forcément une menace. Pour beaucoup, c’est même une porte d’entrée. Grâce aux outils numériques, la lecture s’est démocratisée : les bibliothèques sont désormais dans les poches, les classiques se téléchargent en un clic, et des milliers de lecteurs s’initient à la littérature via des newsletters ou des fils Twitter.

Alors, faut-il trancher ? Pas si sûr. Résister et s’adapter, peut-être. Résister à la dispersion, mais s’adapter aux usages. Garder le goût du papier tout en explorant de nouvelles formes. Apprendre à lire autrement, sans renier ce qui fait la magie de la lecture : ce moment suspendu, intime, où les mots nous ouvrent un monde.

« Il n’y a pas de lecture moderne ou ancienne, écrivait Julien Gracq. Il n’y a que de bons lecteurs. » Et si, à l’ère des écrans, être un bon lecteur, c’était savoir choisir ses silences autant que ses supports ?

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